L’ENFANT DU GÉVAUDAN
Parution Septembre 2019
 
 
 
CHAPITRE 1
 
Le patou avait commencé son travail de bonne heure. C'était le grand jour. La mi-juin coloriait déjà les paysages de nuances acidulées. Les coquelicots, les bleuets, les marguerites, fleurs des champs par excellence, illuminaient les champs et les prés. Les chardons, armés de feuilles brillantes et épineuses, se mariaient fort bien avec les pissenlits au cœur ensoleillé et les campanules teintées de bleu.
 
La draille, ce chemin de transhumance, soulignée par des murets de pierre, s'apprêtait à accueillir le flot des moutons impatients de rejoindre les terres d'estive et inquiets en même temps de quitter la bergerie, refuge douillet et silencieux des fermes lozériennes.
 
Le patou attendait, assis au milieu du sentier. Sa grande langue écarlate pendait. Sa truffe noire et humide reniflait, humait les odeurs qui se dégageaient du village. Soudain ses petites oreilles triangulaires se dressèrent. Ses yeux dorés, en amande, maquillés de noir roulèrent dans tous les sens et fixèrent le remue-ménage qui enflait depuis quelques minutes.
 
Ça y est ! Ils arrivent !
 
Le patou se leva. A lui seul, il était capable de garder cinq cents moutons et de faire face au danger en aboyant de toutes ses forces. Il protégeait le troupeau.
La rue se remplit d'un long ruban beige qui cheminait en désordre. Certains moutons couraient, accéléraient le mouvement, d'autres n'avançaient pas, se laissant emporter par la vague. Une quinzaine de chèvres faisait aussi partie du voyage.
 
C'était le moment de montrer son autorité. Non, on ne s'arrête pas pour croquer un bouton d'or, non, on n'essaie pas de faire demi-tour, non, on ne bouscule pas les autres.
 
Le patou courait sur tous les fronts. Sa langue touchait terre. Les ovins, tondus, ressemblaient à des boules de laine sans poils. Ils avaient l'air ridicule surtout les brebis affublées de gros pompons colorés ou d'une rosa sculptée sur la croupe. Les sonnailles chantaient au gré du mouvement des petites têtes. Les villageois abandonnaient leur ouvrage pour se précipiter sur le pas de la porte et les regarder passer.
 
Les enfants criaient, riaient, essayaient de pénétrer dans le troupeau pour caresser les corps chauds et dodus. Mais les moutons se défilaient, ils n'aimaient pas être touchés, chatouillés, gratouillés.
 
Soudain, le patou remua la queue avec vigueur. L'employé de l'éleveur apparut, accompagné de son pâtre et d'un petit garçon. Le chien se frotta à eux, content d'avoir de l'aide pour accomplir sa tâche.
 
Un âne, chargé de plusieurs sacs, marchait paisiblement, au bord du chemin, sans jeter un seul regard sur cette foule de bêtes écervelées.
Les animaux se rafraîchirent plusieurs fois dans les petits ruisseaux qui bondissaient de chaque côté de la sente. Le périple s'acheva après deux jours de montée sous un soleil de plomb.
 
Les deux hommes et le chien dépensèrent des sommes d'énergie pour enfermer le troupeau dans un parc fait de barrières en bois branlantes. Eric s'approcha des brebis afin d'ôter les cloches qui avaient scandé chacun de leurs pas tout au long de la route. Elles secouèrent la tête, heureuses d'être débarrassées de ce collier si bruyant.
 
Puis, le salarié de l'éleveur prit congé du pâtre :
 
- Jean, je redescends dans la vallée. N'oublie pas de décharger l'âne. Je monterai tous les quinze jours avec le 4 x 4 pour prendre le fromage. Mon patron s’est absenté pour plusieurs semaines. C'est moi qui gère l'exploitation.
- Ok ! Eric !
 
Eric se tourna vers le garçonnet qui n'avait pas encore ouvert la bouche :
 
- Toi, Sylvain, tu seras sage. Je t'ai autorisé à rester avec Jean, à condition que tu ne fasses pas de bêtises.
- Soit tranquille, Papa.
 
Jean, Sylvain et le patou suivirent Eric des yeux, jusqu'à ce qu'il disparaisse au tournant de la colline.
 
Jean était un grand jeune homme d'environ 1,85 m, blond aux yeux bleus rieurs. Il était coiffé avec une raie sur le côté et ses cheveux frisotaient dans son cou. Vêtu d'un tee-shirt aux couleurs de l'équipe de football de Mende et d'un jean délavé, il ne ressemblait en rien aux bergers d'autrefois.
 
Sylvain, lui, offrait une bouille bien ronde, un teint mat, des yeux marron et des cheveux bruns coupés très court. Il portait un short beige et une chemisette à carreaux bleu et jaune.
 
- Sylvain, va ranger les provisions dans la maison, s'il te plaît.
- Oui Jean.
 
Jean et Sylvain s'apprêtaient à passer l'été sur les hauts pâturages, dans un buron en pierres sèches au beau milieu du plateau de La Margeride.
 
Cet abri comprenait une grande pièce pour la fabrication du fromage mais servait également de gîte, un coin pour les repas, des couches recouvertes de foin odorant et une cheminée où se consumait en chantant le bois mort ramassé autour de la maison.
 
Gisèle, la mère de Sylvain, avait glissé dans son sac un cahier de vacances acheté au supermarché de Mende.
- Je suis en congé, Maman, plaida le garçon.
- Je sais, Sylvain, mais cela permettra de ne pas perdre tes acquis, répondit-elle.
 
Le gamin répliqua :
 
- En tout cas, je monte avec Jean.
 
Eric, reparti au village, Jean et Sylvain se retrouvèrent seuls, au milieu de la montagne et des moutons.
 
Le soir, au moment du coucher, le petit garçon eut les larmes aux yeux. Sa mère n'était pas là pour vérifier qu'il s'était bien brossé les dents, ni pour le border.
 
Il appela :
 
- Jean ?
- Oui ! Je suis là ! Fais dodo.
 
Le petit soupira et finit par s'endormir. Il fut réveillé le lendemain matin par le patou qui posait sa truffe humide sur sa joue.
 
- Patou, arrête, Patou, tu me chatouilles !
- Viens déjeuner, cria Jean.
 
Le gamin s'assit près de la table en bois. Un bol de lait fumait à côté de quatre grosses tartines. Un pot de confitures de mûres attirait déjà les guêpes.
 
- Tu as trait les chèvres ? demanda Sylvain.
- Oui, demain il y aura du caillé.
 
Sylvain sortit de la maison en s'essuyant le visage avec sa main. La confiture avait laissé des moustaches rouges de chaque côté de sa bouche. Il ferma les yeux, ébloui par la lumière qui montait dans le ciel d'azur. Il s'étira comme un gros chat heureux et s'avança dans la prairie.
 
- Attends Sylvain, nous allons ouvrir le parc et emmener les bêtes sur la colline.
- Oui, je viens avec toi.
- N'oublie pas ton cahier de vacances !
- Ah ! Non ! cria Sylvain.
- Si ! Ta mère m'a demandé de veiller à ce que tu fasses tous les exercices.
- Pfff !
 
Le Plateau de La Margeride nageait dans la brume estivale. Le troupeau jaillit de l'enclos, pressé de goûter les fleurettes d'alpage et les chardons croquants à souhait.
 
- Jean, qu'est-ce qu'on fait pendant que les bêtes mangent ?
- Rien, on les surveille avec le patou.
- Toute la journée ?
- Oui, ensuite on rentre, on parque les moutons, on mange et on dort, répondit Jean.
- C'est comme ça pendant trois mois ?
- Oui et on fabrique le fromage aussi.
- Mais, je vais m'ennuyer, plaida Sylvain.
- Ecoute, tu as insisté pour m'accompagner et puis tu as ton cahier de vacances à faire.
 
Sylvain fronça les sourcils et s'approcha du troupeau qui broutait consciencieusement l'herbe parfumée. Les moutons et les brebis s'écartèrent en bêlant.
 
- Laisse-les tranquilles, sinon ils vont se disperser et ce sera la galère pour les retrouver, avertit Jean.
- Je peux rien faire alors ?
- Si, mais tu restes calme. Demain on ira près d'un lac, s'il fait beau, tu pourras te baigner.
 
Il apparut au détour d'un chemin. Des flots de clarté éclaboussaient l'eau aux reflets dorés. Le gamin poussa un cri de joie, enleva ses vêtements et se précipita vers la rive.
 
- Attends, attends, pas si vite, cria Jean. Tu entres doucement car c'est très froid. Les bords sont dangereux et profonds.
- Mais oui, ne t'inquiète pas, répondit Sylvain, agacé.
 
Toute la journée, le gamin s'amusa à nager et à barboter. Patou le rejoignit un instant pendant la sieste du troupeau et s'ébroua à côté de lui.
 
- Oh ! Patou ! Arrête ! J'étais presque sec !
 
Sylvain s'allongea sur l'herbe face au soleil.
 
- Jean, qu'est-ce qu'on est bien !
 
Soudain, une ombre se dressa entre l'enfant et l'astre solaire. Surpris, il se releva. Jean se tenait près de lui et tendait son cahier :
 
- Allez, au boulot, tu t'es bien amusé, bien reposé, maintenant au travail !
- Oh ! Là ! Là! répondit Sylvain en prenant l'ouvrage d'un geste rageur.
 
Il ouvrit la première page. "Exercices de calcul. Lisez bien l'énoncé et répondez aux questions suivantes" :
 
"Une personne fait ses courses sur le marché. Elle a 35 euros dans son porte-monnaie. Elle dépense 31,50 euros. Combien lui reste-t-il ?"
 
Sylvain mordilla son crayon un moment, compta sur ses doigts, tira la langue et inscrivit la réponse : "36,50 euros."
 
- Eric ? Tu peux regarder si j'ai bon à la première question ?
- Oui, fais voir. Voyons, Sylvain ! La personne possède 35 euros, elle dépense 31,50 euros, il ne peut pas lui rester 36,50 euros. Il ne peut pas lui rester plus que ce qu'elle avait au départ.
- Ben ! Pourquoi ?
- Ecoute, imagine que tu as trois pommes, est-ce que tu peux en manger quatre !
- Ben, non, parce que j'aurai plus faim !
 
Jean leva les yeux au ciel :
 
- Et ben, mon petit gars, ta mère a bien fait de t'acheter ce cahier, tu as de sacrés progrès à faire.
 
Un matin, de bonne heure, un bruit de moteur réveilla les bêtes et les gens. Sylvain courut, en pyjama :
 
- C'est Papa ! C'est Papa ! Oh ! Maman est là aussi ! Maman ! Maman ! Ça faisait longtemps que je ne t'avais pas vue. Je suis si content, Maman !
- Bonjour mon chéri. Comment vas-tu ? Ton père ne voulait pas m'emmener, mais je souhaitais voir si tout allait bien pour toi.
- Maman, c’est super avec Jean.
 
Eric ouvrit son coffre :
 
- Bonjour Jean, tu me donnes les fromages ?
- Oui, bonjour Eric. Quoi de neuf depuis notre départ ?
- Rien de spécial...... Ah si ! Joseph Poiget est mort.
- C'est qui Papa ?
- Un homme du village, il était routier. Sa femme gère la bibliothèque communale, tu la connais ! Evelyne Poiget ?
- Ah ! Oui ! Elle est très gentille, elle s'occupe de moi à l'école, répondit l'enfant.
- Quel âge avait-il ? demanda Jean.
- 45 ans. Crise cardiaque !
- Mince ! Elle se retrouve seule maintenant.
- Oui, d'autant qu'ils n'avaient pas d'enfant. Bon, je te laisse, je redescends pour vendre les fromages au marché. A dans quinze jours. Au revoir, petit voyou !
- Au revoir Papa, au revoir Maman.
- Tu es sûr de ne pas vouloir redescendre avec nous ? demanda Gisèle à Sylvain.
- Oh ! Non ! Je reste avec Jean. Je m'amuse bien.
- Ok.
 
Un jour, Jean sortit du buron accompagné du Patou. Sylvain le vit se baisser à plusieurs reprises et poser ses doigts sur le sol.
Il sortit, la bouche pleine de fromage de chèvre :
 
- Qu'est-ce que tu vois ? cria-t-il.
- Ben, c'est bizarre, on dirait des empreintes d'animal.
- Attends, j'arrive.
 
Des gros pas se dessinaient sur le sol meuble. Ils venaient de la forêt de pins sylvestres et s'arrêtaient devant la porte du parc où s'éveillait doucement le troupeau.
 
- C'est curieux, Patou n'a pas aboyé. Si un animal était venu, il aurait dû le sentir, s'étonna Jean.
- Il dormait.    
- Un chien ne dort que d'un œil.
- Ce sont les chats qui ne dorment que d'un œil, répondit Sylvain.
- Oui, mais Patou est un chien de berger. Là, il n'a pas fait son boulot ! rétorqua Jean.
 
Le jeune homme resta préoccupé toute la journée. Sylvain essaya de le réconforter :
 
- Ne t'inquiète pas. Il y a beaucoup d'animaux à La Margeride. C'est normal que certains se promènent la nuit.
- Oui, mais je suis responsable du troupeau. Ces moutons ne m'appartiennent pas. Ils m'ont été confiés par plusieurs éleveurs.
 
Les jours passèrent, entre soleil et nuages, entre pluie et sécheresse, comme chaque été dans le Gévaudan. Sylvain, un peu désœuvré au début de son séjour, découvrait de nouveaux jeux, de nouveaux sentiers à explorer.
 
- Jean, regarde ce que j'ai trouvé, cria le gamin en descendant d'un rocher sur lequel il jouait au funambule.
 
Il tendit au pâtre un caillou un peu grisâtre. Il le retourna et découvrit une pierre dont les pointes cristallines offraient de belles nuances de violet.
 
- Elle est magnifique, Sylvain. Sais-tu comment elle s'appelle ?
 
Sylvain répondit non de la tête.
 
- C'est une améthyste, une pierre fine.
- Ah bon ! Je peux la garder ?
- Bien sûr, elle est à toi. Tu devrais l'offrir à ta maman.
-  Oh oui ! Je lui donnerai quand je retournerai dans la vallée, murmura Sylvain.
- C'est une bonne idée, tu lui feras très plaisir. Elle sera le plus beau des cadeaux, car elle vient de la nature.
 
Lorsque Sylvain se coucha, il posa l'améthyste près de lui, tout heureux de pouvoir faire un joli présent à sa mère. Puis, il se ravisa. Il aperçut un interstice dans le mur. Il y glissa son trésor.
 
Vers minuit, tout le monde fut réveillé en sursaut.
 
- Ouuuh, Aouuuh !
 
Jean s'habilla en un tournemain. Sylvain se cacha sous ses couvertures. Le chien ouvrit un œil mais n'aboya pas.
 
- Ouuuh, Aouuuh !
 
Jean et Patou sortirent. Le jeune homme alluma sa torche et la dirigea vers l'enclos. Tous les moutons étaient affolés, ils couraient, se butaient les uns contre les autres, se tapaient sur les parois.
 
Patou renifla l'herbe et suivit le chemin jusque dans le bois de pins. Puis, il revint bredouille, en geignant doucement.
 
Jean regagna le buron. Sylvain sortit la tête de sous la couette :
 
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il d'une voix tremblante.
- Je ne sais pas, on aurait dit le hurlement d'un loup. Reste dans ton lit. Patou et moi allons monter la garde jusqu'au petit matin.
 
Les étoiles s'estompaient dans le ciel. L'horizon s'animait d'un feu venu de la terre. La petite clarté matinale rendit les lieux moins terrifiants. Jean soupira de soulagement. Il rentra dans le gîte et poussa une exclamation :
 
- Sylvain ! Tu as préparé le petit-déjeuner ! Tu es un super gamin.
- Merci Jean, je voudrais t'aider car ton travail est très difficile.
- Ecoute ! J'ai eu la peur de ma vie. Les loups savent maintenant qu'il y a un troupeau ici, ils vont revenir, c'est sûr ! Je vais retourner dehors, voir s'il y a des traces.
 
Jean fit le tour du parc, presque à genoux, pour mieux voir les empreintes dessinées sur le sol. Il se parlait à lui-même :
 
- C'est curieux, tout de même, ce ne sont pas des pattes de loup, on dirait des pieds d'hommes, avec de gros orteils et des espèces de griffes au bout.
 
Lorsqu'Eric remonta sur l'alpage, Jean lui raconta ce qui s'était passé.
 
- Ne t'inquiète pas. La nature est pleine d'animaux qui cherchent à se nourrir la nuit.
 
Les moutons ne semblaient pas troublés par l'agitation des nuits précédentes. Ils gambadaient joyeusement, se nourrissaient d'herbes et de fleurs estivales. Le ventre de certaines brebis commençait à s'arrondir. Les agnelages avaient souvent lieu en septembre, au retour dans la bergerie.
 
La vie reprit son cours. Jean apprit à Sylvain le nom des plantes, des oiseaux et des petits mammifères qu'ils croisaient sur La Margeride. La bruyère, les genêts déguisaient le plateau en un chatoyant tableau carnavalesque. Le renard roux, la belette, le martin-pêcheur vaquaient à leurs occupations, nullement effrayés par les habitants du petit buron.
 
- Les moutons ont soif. Il nous faudrait une lavogne comme sur le Causse Méjean, expliqua Jean.
- Ils peuvent boire dans le lac, proposa Sylvain.
- Il est trop profond, ils risqueraient de se noyer.
 
Le soir tomba une nouvelle fois sur l'estive. Le coucher du soleil pâle noya la forêt dans un reflet d'ivoire.
 
Au petit matin, le jeune garçon fut réveillé en fanfare :
 
- Sylvain ! Tu viens ?
- Oui, j'arrive, qu'est-ce qu'il y a ? cria le gamin.
- Tiens, prends ça, page 12.
- Oh ! Encore ! Je suis en vacances, moi !
- Finis-le, comme ça tu seras tranquille, répondit Jean.
 
"Complétez la phrase en accordant les verbes au présent de l'indicatif" :
"Je (dormir) ...dort... dans mon lit toutes les nuits et je (rêver) ....rêvent..  jusqu'au matin."
 
- J'ai fini, Jean.
- Fais voir ! Et tu passes dans quelle classe à la rentrée ?
- En CM1.
- Et bien, tu ferais mieux de retourner à la maternelle, ironisa Jean.
- C'est malin, répondit Sylvain, très vexé.
 
La journée demeura sombre. Le gamin ne se baigna pas et resta assis à côté de Jean.
 
- Dis Jean ? Tu as l'air doué ! Pourquoi tu es berger ?
- Je garde les moutons les mois d'été, pour payer mes études.
- Ah bon ! Qu'est-ce que tu fais ?
- Je prépare un master d'anglais à Paris et je reviens au village pour gagner un peu d'argent, car l'université coûte très cher.
- Tu as choisi ton métier ?
- Oui, je voudrais devenir professeur d'anglais.
 
Le silence retomba sur La Margeride. Les nuages jouaient à cache-cache avec le soleil. Il faisait frais. Les bêtes pâturaient et Patou faisait la sieste.
 
- Tu rêves Jean ?
- Oui ! J'adore rêver ! Le rêve donne du sens à la vie. Le rêve permet d'affronter le quotidien et ouvre des portes remplies d'espoir mais aussi d'incertitudes.
- Tu parles bien Jean.
- Tu n'es pas doué en calcul ni en orthographe, mais tu es un bon p'tit gars, répondit Jean en lui ébouriffant les cheveux.
 
Le lendemain, lorsque Jean ouvrit le parc pour libérer le troupeau, il poussa un cri d'horreur :
 
- Oh non ! Ce n'est pas possible ! Oh ! Merde ! Oh ! La vache !
 
Sylvain arriva en courant :
 
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Non, va-t-en, ne regarde pas !
 
C'était trop tard. Le garçon avait vu les trois moutons qui gisaient sur le sol. L'un deux avait le cou ensanglanté, l'autre, atteint à la patte, faisait des efforts désespérés pour se relever, le dernier touché au ventre laissait ses boyaux dégouliner sur l'herbe.
 
Jean se prit la tête entre les mains. Depuis qu'il gardait les moutons sur La Margeride, c'était la première fois qu'une telle catastrophe se produisait.
 
- Mon Dieu ! Mon Dieu ! Il n'y a eu aucun bruit et ce maudit chien n'a même pas grogné.
 
Les autres animaux n'osaient pas s'approcher des bêtes étendues, la bouche entrouverte, comme si elles avaient appelé à l'aide, sans que personne ne vienne à leur secours.
 
- Heureusement Eric montera demain ! Et en plus, ce sont ses moutons qui sont morts.
- Comment tu le sais ? Ils se ressemblent tous ! demanda Sylvain.
- Un trait de peinture sur leur dos permet de les identifier. Pour le troupeau de ton père, c'est la couleur rouge.
 
Eric se mit en colère :
 
- Jean ! Tu te rends compte, trois moutons, mais enfin tu n'as rien entendu ?
- Je suis désolé, non, même le chien n'a pas bougé.
- Je vais les charger dans le 4 x 4 et je les porterai à l'équarrissage, répondit Eric.
 
Jean décida de monter la garde toutes les nuits. De ce fait, il s'endormit les après-midi après le déjeuner. Sylvain dut assurer la surveillance du troupeau avec Patou. Il en fut ravi, car il put ainsi abandonner son cahier de vacances.
 
Les bois, les prés décorés de digitales et d'ancolies, les landes illuminées par les genêts en fleurs s'offraient en paradis. Mais le soir, l'ombre des arbres se découpait dans la clarté lunaire et dessinait des  formes inquiétantes.
 
Au village, la nouvelle se répandit comme un vol d'hirondelles. Eric essaya de cacher la mort des moutons, mais une grand-mère, toujours à sa fenêtre, vit passer le 4 x 4. Tout le monde était au courant et bavardait dans les petites boutiques du village :
 
- C'est certainement un loup. Depuis leur retour, ils se sont déjà attaqués à plusieurs troupeaux en estive.
- Quand je pense que nos ancêtres ont sué sang et eau pour débarrasser la Lozère de cet animal barbare, j’en suis malade !
 
- Jean ! Jean ! Ça sent le brûlé !
 
Le jeune homme se leva comme une fusée et ouvrit la porte. Il la referma d'un coup de pied.
 
- Vite, Sylvain, Patou, vite, on sort par la fenêtre.
- Mais....
- Ne discute pas, y a le feu.
 
Patou sauta, Jean fit de même. Il se retourna pour attraper Sylvain. Une fois dehors, le jeune berger courut à l'abreuvoir, s'arma d'un seau et se précipita pour étouffer le brasier qui crépitait dans le crépuscule.
 
Sylvain fit de même. Il attrapa un petit récipient et jeta de l'eau sur l'incendie. Après une heure d'efforts, les flammes abandonnèrent la partie et s'éteignirent dans la pénombre du petit matin.
 
Jean se laissa tomber sur le banc devant le buron. Avec ses joues et ses mains noires, il ressemblait à un ramoneur savoyard.
 
- Là, cette fois, il y a quelque chose de louche.
- C'est peut-être une brindille qui a pris feu, avança Sylvain.
- Avec quoi ? Je ne fume pas. La cheminée dans la maison était froide.
 
Il attendit que le soleil éclatant illumine les lieux pour faire le tour de la maisonnette à la recherche d'un indice.
 
- Tu te rends compte, Sylvain, au lieu de faire du fromage, je joue à Sherlock Holmes. C'est à croire que...... qu'est-ce que c'est que ça ?
- Tu as trouvé quelque chose ? demanda Sylvain.
- Viens voir, j'hallucine ! répondit le berger d'une voix tremblante.
 
Il tenait un coton dans ses mains. Sylvain ouvrit de grands yeux :
 
- C’est quoi Jean ?
- Sens !
 
Le gamin renifla l'étoffe :
 
- Je ne sais pas moi, on dirait une odeur de pétrole ? avança le gamin.
- Oui, ça pue l'essence. Cela veut dire que quelqu'un est venu mettre le feu au buron. Quelqu'un qui voulait nous tuer !
- Mais pourquoi, Jean, on n'embête personne ?
- Non, mais tu vas retourner dans la vallée, chez tes parents. Tu ne peux plus rester ici, c'est trop dangereux.
- Oh ! Non ! Je n'ai pas peur ! cria Sylvain.
- Et s'il t'arrivait quelque chose, qui serait responsable ? C'est bibi ! Alors non merci. Tu vas rentrer chez toi.
 
Jean demanda à Eric d'appeler la gendarmerie. Celle-ci monta sur l'alpage, tourna, tournicota, mais ne trouva rien d'essentiel.
 
Jean les interpella :
 
- Messieurs, il faudrait peut-être faire une enquête dans la vallée. Les loups ont sûrement tué les moutons, mais je ne pense pas qu'ils aient utilisé des cotons imbibés d'essence pour brûler la cabane.
- Oui, oui, nous redescendons tout de suite.
 
Mais l'enquête ne permit pas de résoudre l'énigme. Sylvain insista auprès de son père et demeura avec Jean...