Première pages GDL
 
PROLOGUE
 
 
Eh oui. Parfaitement. Je m’appelle Épitellias et je suis un goéland.
Vous trouvez ça bizarre, n’est-ce pas, qu’un volatile comme moi puisse s’adresser à vous ?
C’est que, comme prétentieux, vous vous posez un peu là, les humains ! À vous entendre, vous ne seriez rien de moins que les rois de la Création, vous seuls seriez doués de pensée, de langage, de pouvoir d’abstraction, vous seuls seriez dotés d’une âme, et, pourquoi se gêner, Dieu vous aurait carrément conçus à son image !
C’est un point de vue, bien sûr, mais laissez-moi tout de même vous donner le mien. Car nous, les oiseaux, avons sur vous quelques supériorités manifestes dont vous êtes loin de vous douter et qui vous rabattront très vite le caquet, je vous assure.
 
D’abord, nous sommes capables de voler de nos propres ailes, et ce n’est pas rien. D’emblée, nous percevons un autre paysage, un autre relief. En résumé, nous prenons de la hauteur, ce qui n’est pas, sur vous, le moindre des avantages.
Lorsque le jour se lève et que, planant au-dessus du rivage, je vous aperçois sortant un à un de vos grandes boîtes de ciment pour entrer dans vos petites boîtes métalliques, je vous jure que c’est un drôle de spectacle ! Vous vous répandez dans les rues comme des fourmis, mais sans leur organisation, ou comme des abeilles, mais sans leur intelligence collective, et je vous vois errer, chacun pour soi, dans un long murmure confus qui monte de l’asphalte puant de vos places et de vos avenues. J’aime bien, alors, venir me poser sur le bord d’une corniche, en haut d’un arbre ou au sommet d’un de vos réverbères pour vous observer plus longuement. Le vent léger du large fait frémir mon plumage, je rentre le cou et cale bien mes pattes sur leur appui, un petit frisson d’impatience me parcourt le corps, et la séance commence. Une séance entièrement gratuite. Et si, de temps à autre, vous pensez que mes cris ressemblent à des esclaffements, vous aurez bien raison, en effet : je ris !
 
Une autre de nos supériorités vous paraîtra moins évidente, mais je vais tâcher, autant que faire se peut, de vous la faire comprendre.
Avez-vous remarqué que, à peine sortis du nid, nous sommes déjà opérationnels ? Un apprentissage minimum de la part de nos parents, deux ou trois essais et hop, nous voilà capables de voler, de nous nourrir, de nous reproduire, que sais-je encore ? Miraculeux, non ? En tout cas, belle performance si l’on en juge par le nombre d’années qu’il vous faut, à vous, les rois du monde, pour apprendre ne serait-ce qu’à marcher, à avaler de la nourriture ou à communiquer entre vous ; et je ne parle pas de lire, écrire, compter, ni de tout cet arsenal de pratiques étranges, pour moi inutiles, qui feront de vous des adultes. Cela ne vous pose pas un problème ? Il faut croire que oui, car j’ai entendu un jour, perché sur le rebord de la fenêtre d’une classe d’école primaire, que vous balayiez d’un revers de patte cette faiblesse congénitale en vous attribuant l’intelligence, quand les animaux, eux, ne seraient doués que d’instinct. Pensez donc ce que vous voulez, encore une fois, mais je vais tout de même vous dire la vérité.