Premières pages LM
 
 - Promis, nous irons voir les loups de Marvejols !
    Disant cela, Marion se tourna vers son fils, lui adressant un large sourire.
    Quand elle souriait, ce qui lui arrivait rarement depuis quelque temps,  ses yeux s’étiraient vers les tempes,  se fendaient  sous son front large et lisse et devenaient une fenêtre qui s’ouvrait sur la nuit.
    Son regard sombre laissa passer une lueur d’étincelante et de coléreuse intensité, mais adoucie tandis qu’ elle s’adressait à Mattéo. S’orientant ensuite vers l’homme qui conduisait à ses côtés, il reprit son aspect habituel, âpre et obstiné.
    Prise dans ses pensées, ses lèvres se crispèrent.  Ses mains aux ongles carminés se posèrent bien à plat sur les accoudoirs comme si elle voulait faire passer l’énergie négative qui l’habitait hors d’elle. Elle secoua la tête avec agacement, chassant une mèche de cheveux auburns qui lui tombait sur les yeux.
    Puis, se forçant à une respiration plus calme , elle se cala bien au fond du fauteuil et sembla s’intéresser au paysage. Des congères d’une bonne hauteur bordaient les côtés de l’autoroute. L’opacité brumeuse de la nuit donnait l’impression que la voiture n’avançait pas. N’ayant rien à voir d’autre que les bandes blanches qui défilaient devant elle, elle ferma les yeux.
    Son esprit n’était occupé que par un seul désir, confier à sa mère les raisons de sa décision. Camille seule pouvait la protéger de la tempête qui  faisait rage en elle. Elle avait l’intention de quitter Roland dès les fêtes de fin d’année passées et cherchait  les mots justes pour l’annoncer. Prisonnière de cette décision douloureuse, sous son vernis d’exaspération figé, elle ressentait le besoin d’une approbation maternelle. C’est pour cela qu’elle avait hâte d’arriver à la Marcade.
    Ils venaient de franchir le péage de Saint Arnoult en direction de la province.  La nuit, en ce mois de décembre glacial, s’attardait.
    Roland avait aussi sa tête des mauvais jours. Son profil au nez cassé se
détachait de l’ombre. Ses cheveux châtains, coupés  très courts, conféraient à son visage une grande dureté, accentuée par l’énervement qui l’avait submergé dès le départ.
    Déjà, dès la première heure, il n’avait cessé de maugréer en chargeant les bagages dans le coffre. La bicyclette de Mattéo, entre autres,  lui avait posé un sérieux problème de rangement. Faire du vélo en Lozère, sous la neige depuis la Toussaint. Quelle stupidité !
    Mais  aucun argument n’avait fait céder Marion, têtue et furieuse. Elle n’avait eu de cesse de l’aiguillonner tant qu’il n’avait pas trouvé l’ emplacement adéquat, refusant par ailleurs de se délester d’aucune valise. Et c’était bien entendu sans compter les innombrables cadeaux de Noël qui encombraient  l’habitacle occultant la vue du pare-brise arrière.
    Il avait encore neigé une bonne partie de la nuit sur la région parisienne.  Inquiète des conditions climatiques, Marion s’était levée à plusieurs reprises, soulevant avec anxiété les rideaux de la chambre. Le jardin était tout blanc et une neige épaisse matelassait les toits des pavillons voisins. Mais les tourbillons neigeux avaient cessé  à l’approche de l’aube.  
    Elle avait pensé différer le voyage. Après tout, Noël n’était que dans quelques jours ! Mais, faisant confiance aux services de la voirie, elle  avait tout de même intimé l’ordre du départ auquel Roland, faute de pouvoir l’en dissuader, s’était résigné tant bien que mal.
    Devant eux, le serpent brillant de l’autoroute s’étirait entre les congères à portée des phares. Plus loin et de chaque côté, c’était le noir.
    Un engin de déneigement,  en sens inverse qui arrivait à leur hauteur, éclaboussa le pare-brise. Roland pesta en même temps  que la voiture faisait une légère embardée sur la chaussée glissante. Ce qui eut pour effet de faire cascader une pile de paquets sur Mattéo.
    - Nom d’un chien, quelle idée de partir par un temps pareil, jeta Roland d’un ton brusque.
    Il regarda l’enfant dans le rétroviseur. Celui-ci, du haut de son siège de voiture, faisait le ménage comme il pouvait.
    - Tu n’as pas eu  mal ? demanda le père sans le quitter des yeux et sans bouger le volant.
    - Non, mais c’est quoi, tous ces paquets.
    - Rien, mon coeur, c’est pour Mamy et Papy. Ils ont besoin de plein de choses là-bas, mentit-il avec assurance, se retenant d’ajouter “dans leur trou  perdu “.
    En fait, il s’agissait des cadeaux pour toute la famille dont la quantité avait été également pomme de discorde dans le couple.
    Heureusement,  les jouets étaient cachés dans le coffre ! Mattéo pouvait  croire au Père-Noël encore un certain temps. Point sur lequel l’opinion de Marion divergeait évidemment de la sienne. Elle aurait préféré dire la vérité au petit dès ses premiers pas. Mais, exceptionnellement, elle avait cédé à la pression familiale, Camille  se rangeant  pour une fois aux côtés de son gendre qui voulait que son fils garde ses illusions le plus longtemps possible.
    L’enfant entrait à la grande école en septembre prochain. Sa mère s’était promis de tout lui dire, redoutant qu’une une révélation trop tardive pût le blesser.
    Donc Mattéo croyait encore dur comme fer au Père Noël. Du moins, c’est ce que la famille s’imaginait. Car il avait remarqué l’an dernier que celui-ci, qui avait fait une apparition tapageuse dans le salon et qui parlait  avec une grosse voix bizarre, lui demandant s’il avait été sage toute l’année,  portait exactement les mêmes chaussures que Papy !
    Mais, devant la mine réjouie et fort nigaude de toute la famille,  ne voulant pas les décevoir, il avait fait ce qu’on attendait de lui et affiché une mine peureuse devant le bonhomme en rouge, lui jurant une sagesse éternelle. Il s’apprêtait à faire pareil cette année car il se doutait bien que la scène allait se réitérer devant le sapin de Noël.
    Il avait confié un peu plus tard ses doutes à Loupi, qui lui avait bien confirmé qu’il n’y avait pas pire que les grandes personnes pour raconter des histoires !
    Une fois les paquets stabilisés comme il le pouvait, il récupéra Loupi qui lui avait glissé des bras. Peluche de Loup-Blanc-des-Steppes (c’est Oncle Yvon qui le lui avait dit en lisant l’étiquette cousue sous le ventre), celle-ci ne ressemblait plus à grand chose maintenant. Un oeil manquait, le poil était usé jusqu’à la corde, une oreille pendait, déchirée. Une vraie loque. Mais Loupi était le meilleur ami qu’il n’avait jamais eu, surtout quand Papa et Maman se disputaient. Au moins lui ne criait pas et était toujours d’accord.
    Il lui souffla dans l’oreille qu’ils allaient bientôt aller voir des loups pour de vrai, rassura Loupi, lui affirmant qu’avec lui il ne risquait rien.
    Enserrant les bras autour de la peluche, il se laissa bercer par le ronronnement du moteur et s’endormit doucement.    
    À l’est, le jour arrivait, encore vaguement incertain.
    Roland mit la radio en marche. Le présentateur annonçait que le col de la Fageole était  interdit aux poids lourds et conseillait la plus grande prudence aux véhicules légers, une seule voie pour l’instant permettait de le franchir. Mais l’autoroute pouvait être fermée à tout moment si la neige recommençait à tomber. Ils en avaient encore pour quelques heures avant d’y arriver !
    Roland voua mentalement sa femme et le reste de l’univers aux enfers, puis tenta de concentrer son attention sur la conduite. Dans le gris de l’aube, la monotonie du paysage beauceron avait sur lui un effet dangereusement hypnotique. À  plusieurs reprises, il cligna des yeux et une grande lassitude lui lia les membres.
    Avec une fureur mal résignée, il attrapa d’une main  la bouteille Thermos qui se trouvait entre les deux sièges et après quelques contorsions périlleuses pour dévisser le bouchon, but une longue goulée de thé chaud. Quelques kilomètres plus loin, il s’arrêta raisonnablement sur une aire de repos, fit quelques pas dans la neige. Le froid lui traversa la peau et le réveilla tout à fait.
    Marion dormait toujours, ou faisait semblant, et Mattéo ronflait tout son saoul quand il reprit la route. Mentalement, il calcula la distance qui lui restait à parcourir, se dit avec quelque ironie qu’ils n’étaient pas près d’arriver à la vitesse qu’il roulait et que rien ne serait plus cocasse que la fermeture de l’autoroute, le réseau secondaire étant actuellement impraticable en Languedoc d’après Météo France !
    De plus, l’arrivée à la Marcade, perdue à quelques kilomètres sur les hauteurs de Marvejols, nécessiterait sans doute la pose des chaînes, ce qui lui promettait encore quelques instants de plaisir !
    La grande solitude blanche fut rompue par la traversée de la Sologne. La forêt opaque semblait  figée, comme en attente. Des festons de neige pendaient aux branches des arbres.
    Puis les arbres se dispersèrent et ce furent les grandes étendues du Berry,
puis celles vallonnées de l’Allier dont les courbes douces s’écrasaient sous le ciel. Enfin il aperçut au loin les premiers monts d’Auvergne, émergeant de la brume grise. Avec un certain soulagement, il constata que le mauvais temps ne s’aggravait pas, ce qui atténua enfin son humeur chagrine.
    À ses côtés, Marion émit un léger frémissement. Une faible rougeur colorait ses joues.
    - Mais j’ai dormi ! dit-elle avec une expression d’incrédulité éberluée sur le visage. Où sommes-nous ?
    - Plus très loin de Clermont-Ferrand, dit Roland d’une voix sans timbre.
    Mattéo, que les quelques paroles de ses parents tirèrent de son sommeil, claironna :
    -  On est arrivé ?
    - Pas encore, répondit Marion d’une voix que l’assoupissement enrouait.
    Récupérant ses esprits, balayant du regard la chaîne des volcans aux sommets enneigés qui semblait flotter au-dessus d’un voile mat,  elle se félicita in petto d’avoir décidé le départ ce matin. Comme toujours, son intuition avait été la bonne !
    Un fantôme de soleil apparut, se prélassant dans un capitonnage cotonneux.
    - Avec un peu de chance, on arrivera sous le soleil, dit-elle d’un ton presque enjoué. Ses pensées délétères s’étaient atténuées. La perspective d’être bientôt à la Marcade au milieu des siens remplissait son coeur de joie, dédramatisant du même coup sa vision de ce qu’elle appelait, dans le brasier de sa colère, un mariage moribond...