LES 7 FRÈRES DE LA FORGE
Parution Septembre 2019
 
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En ce 21 mai 1822, quelques cris d’animaux nocturnes et le murmure de la chute d’eau alimentant le canal inférieur troublaient encore le silence du site de l’abbaye de Fontenay enlisé dans la nuit depuis déjà plusieurs heures.
Cette quiétude donnait l’illusion que tout travail était suspendu. Et s’il était vrai que la fabrication du papier d’Élie de Montgolfier s’était interrompue dès la tombée du jour, il n’en était pas de même d’autres activités humaines. Malgré l’heure tardive, elles se poursuivaient en sourdine autour de l’Enfermerie ; bâtiment mis à disposition de la communauté que tout le monde appelait Les 7 frères de la forge à cause de leur atelier de copistes installé au-dessus de l’ancienne forge et que leur nombre répondait à une logique symbolique inconnue des profanes.
L’Enfermerie abritait, au premier étage, un espace connu des seuls Initiés et la chandelle de frère Iron, à ce moment de la nuit, éclairait cette salle dite des coffres où son ombre protéiforme se mouvait sur les murs enduits de chaux blanche. Tout autour de la pièce, reposaient à plat sur des étagères des manuscrits, dont certains étaient du XIIIe siècle. Quatre grands coffres en bois cerclés de fer étaient scellés au sol et chacun ne pouvait s’ouvrir qu’à l’aide de trois clefs ; frère Iron pensait qu’ils devaient renfermer quelques codex d’une valeur considérable, comme La Bible de Souvigny datant du XIIe siècle. Il avait surpris le Doyen et l’armarius1 en parler ; l’espionnage était une seconde nature chez lui. Il aimait mettre à nu l’âme véritable des gens, celle qui se cache derrière l’apparente respectabilité.
Soudain, frère Iron se redressa, sûr d’avoir entendu quelque chose. Un bruit anormal.
Il souffla sa bougie, même s’il savait que la pièce aveugle ne pouvait laisser filtrer la lumière. Un réflexe.
Il tendit l’oreille.
Un crissement lui indiqua une présence près de l’Enfermerie.
Il ferma les yeux.
Des chuchotements !
La pénombre l’aidait à isoler les sons. Ils étaient deux.
Le silence revint quelques secondes puis il devina qu’à l’aide d’un outil, on trafiquait la serrure de l’entrée.
Elle ne résista pas longtemps.
Frère Iron se rapprocha de la porte dérobée et y colla une oreille.
Les deux intrus montaient l’escalier.
Ils entrèrent dans la salle contiguë, où, à cause de l’absence de meubles et de tapis, la moindre parole résonnait :
— Nom d’un cabot ! y’a rien dans cette soute. Pourquoi qu’y la boucle à clef ?
L’excès d’alcool et de tabac éraillait la voix de l’homme.
— Qu’est-ce qu’on fait ? chuchota plus fort son acolyte.
— Ben, on repart et on dit au bourgeois qu’a rien dans la cambuse.
— Va jamais croire ça ! Qui qu’aurait l’idée d’payer une maison sans rien y mett'e dedans !
Sans plus aucune précaution, les deux scélérats circulèrent d’une pièce à l’autre en poussant des jurons de déception puis redescendirent.
Frère Iron entendit la porte de l’Enfermerie se refermer.
Dès qu’il perçut de nouveau les pas crisser, il se précipita à la fenêtre du rez-de-chaussée : deux silhouettes s’éloignaient vers les bois dans une envolée de capes que le vent soulevait. Impossible de repérer la moindre caractéristique des visiteurs. À l’évidence, les lascars connaissaient bien les lieux.
Un dernier regard sur les enluminures du Livre des Tournois du roi René datant du XVe siècle lui déclencha un soupir de plénitude.
Aucun des frères Entrants ou Acceptés n’était informé de l’existence de la salle des coffres, seuls y avaient accès les Initiés et Frère Iron concevait bien qu’il lui faudrait encore attendre longtemps avant de passer frère Accepté. Quant à devenir frère Initié, sans doute ne le serait-il jamais. C’est en espionnant l’armarius qu’il avait réussi à découvrir la fabuleuse bibliothèque de l’Enfermerie. La fascination des vieux manuscrits enluminés l’avait ensuite conduit à subtiliser ses clefs pour en exécuter un double chez un serrurier complaisant.
 
Depuis qu’il avait su tenir une plume, frère Iron s’était entraîné à la calligraphie, sans parfois comprendre un traître mot de ce qu’il copiait du latin ou d’une langue vernaculaire dont il ignorait jusqu’à l’origine. C’était en calligraphiant une ancienne prière à Saint-Jacques sur la place du marché de Montbard, où, avec son père, il exerçait la charge d’écrivain public, que frère Copper le repéra et lui proposa de rejoindre l’école d’enluminure de l’abbaye de Fontenay, où il développa très vite son talent naissant de peintre et celui déjà bien formé de calligraphe. Par la suite, il intégra la communauté laïque que les frères nommaient entre eux L’escarboucle des sages, au sein de laquelle il ne cessa de progresser dans son art, au point que frère Copper lui faisait souvent entendre qu’il pourrait, un jour, être appelé chez les Acceptés, le deuxième grade, ceux à qui l’on confiait les copies les plus remarquables, comme celles des Heures d’Étienne Chevalier peintes par Fouquet et très prisées de nombreux collectionneurs éclairés.
 
Une fois de retour dans sa chambre, frère Iron, inquiet, s’allongea tout habillé sur son lit. L’un des visiteurs avait employé les termes cambuse et soute : pour sûr, celui-là avait séjourné sur un bateau. Ces présences importunes indiquaient que des inconnus essayaient de percer le rôle assigné par frère Copper à l’Enfermerie.
Que croyaient-ils au juste ?
A priori, on avait envoyé ces hommes visiter l’ancienne prison sans but précis.
Qu’espéraient-ils y trouver ?
Pour une raison obscure, il était persuadé que le commanditaire de cette intrusion nocturne se figurait découvrir un trésor dans ce lieu austère sans apparente destination.
Ainsi, frère Iron n’était plus le seul à avoir levé un coin du voile opaque posé sur l’Enfermerie ! Toutefois, il restait convaincu que personne n’imaginait l’existence de sa somptueuse bibliothèque.
Devait-il prévenir frère Copper, le Doyen de la communauté ? Au risque d’avoir à laisser entendre qu’il avait pénétré la bibliothèque des Initiés.
Il pourrait raconter qu’il ne dormait pas et que, depuis sa fenêtre, il avait vu deux voleurs s’enfuir du bâtiment !
Frère Copper était bien trop intelligent pour envisager de le gruger avec de faibles arguments.
Il avait trouvé sa place dans la communauté et ne voulait pas risquer d’en être exclu espérant un jour, pouvoir se confronter à la copie des plus grandes œuvres. Et pour arriver à cela, il dévorait méthodiquement les sublimes ouvrages de l’abbaye, avec une soif d’étudier le travail des artistes qui marquèrent l’histoire de l’enluminure.
La passion des vieux écrits lui était tombée dessus le jour où son père l’avait emmené visiter la basilique de Vézelay et qu’il avait feuilleté le volumineux missel d’autel calligraphié et peint utilisé par l’abbé pour les différents offices de la journée.
À l’inverse, les livres imprimés le laissaient sans émotion, à part celles que lui procuraient toutes découvertes, tout apprentissage.
Pour devenir savant dans le domaine des manuscrits, il travaillait parfois jusqu’au petit matin. Dès qu’il avait un moment de libre, il concevait des images de toutes pièces. Jamais encore, il n’avait osé montrer ses créations à frère Copper, qu’il admirait et craignait à la fois ; et il ignorait que celui-ci avait secrètement exploré sa chambre.
Non, décidément il ne lui raconterait pas l’aventure de cette nuit.
Pour tenter de découvrir l’identité des intrus, il resterait vigilant et tâcherait d’espionner quelques caboulots2 clandestins des villages alentour. Il pensait à La lanterne verte, à La Malmaison, fréquentée par tous les chauffeurs3 et autres bandits de grand chemin. La Boiteuse dirigeait l’établissement avec toute sa séduction et savait endormir le client étranger tout en régulant avec fermeté les états alcoolisés de ses plus incontrôlables chourineurs4. Et qu’on se rassure, la Boiteuse ne devait pas ce surnom à un réel handicap physique. Il venait de sa capacité à le simuler, afin de leurrer le quidam qu’elle cherchait à émouvoir, avant de glisser une main dans son pantalon et l’autre dans la poche intérieure de sa veste. Son charme était aussi dévastateur que sa morale, élastique. Et ses formes généreuses, qu’elle exhibait jusqu’à l’écœurement, étaient un guet-apens pour attirer le chaland et l’empêcher de percevoir la finesse de sa pensée. Une femme qui, par son habileté stratégique, aurait pu être la digne fille de Napoléon.
 
Après une nuit des plus agitées à se tourner et retourner à force de questions restées sans réponses, frère Iron se réveilla avec le jour et, sans même prendre le temps de manger quelque chose, se précipita vers l’endroit où ses visiteurs nocturnes s’étaient enfuis.
En lisière du bois, il remarqua des traces de gros godillots. Il s’accroupit pour les observer.
Au moment de se relever, une voix l’immobilisa :
— Qu’est-ce que tu fais, là ?
Il leva la tête vers le Doyen.
— Heu… Rien… Non, rien.
— Tu es à quatre pattes dans l’herbe et tu ne fais rien ?
— Heu… Hier, j’ai perdu une bague.
— C’est sans doute La boiteuse qui t’a offert ce bijou. Tu as le droit de ne pas me répondre, mais je refuse que tu me prennes pour une vieille baderne à qui on peut faire avaler n’importe quelle couleuvre.
— Non, non, ne vous méprenez pas. Heu… J’ai juste passé une mauvaise nuit et j’essayais de…
— Tu essayais quoi ?
— Ben, heu… j’ai fait un cauchemar : Deux hommes me poursuivaient dans les jardins. Et heu…
— Et tu voulais vérifier s’ils n’étaient pas en train de ripailler dans le carré des simples.
— Oui, c’est ça. Ça vous est déjà arrivé ?
La cloche signalant le démarrage du travail retentit à la fabrique de papier. De nombreuses ouvrières se pressaient dans le bâtiment de la forge. D’une voix puissante, le maître-papetier les invitait à rejoindre au plus vite leur unité.
— Bon, tu m’as assez pris pour un drôle. On se retrouve à ton pupitre, j’ai une nouvelle copie à te confier.
Frère Iron, soulagé de l’interruption de cette inconfortable situation, sourit et approuva d’un mouvement de tête.
Tout en regardant frère Copper s’éloigner, il ne put s’empêcher de l’admirer, se moquant en lui-même des lubies de son mentor qui tenait en ce début de XIXe siècle à conserver au sein de la communauté la terminologie romane des  ateliers de scribes : ainsi, l’endroit où les frères travaillaient, il le nommait le scriptorium, alors qu’ils étaient au premier étage de l’ancienne forge et que le véritable était utilisé pour le séchage du papier ; frère Silver qui dirigeait les copistes devait être appelé l’armarius. À l’origine, c’était le troisième ou quatrième officier d’une abbaye, après l’abbé, le prieur et parfois le sous-prieur. Il était aussi le directeur de l’école et gérait la bibliothèque ; pendant le travail, chacun devait garder le silence. Frère Copper imposait à tous de porter par-dessus ses vêtements la coule blanche des moines cisterciens qui devait rester immaculée, pour entretenir l’idée de perfection. La moindre souillure sur la tenue mettait les Initiés dans tous leurs états. Tout cela donnait un côté austère à l’atelier, mais sans doute était-ce la raison de l’inégalable qualité des manuscrits produits.
Devant la porte du scriptorium, frère Iron se demanda s’il ne devrait pas, quand même, dénoncer au Doyen l’intrusion, en déguisant un peu la vérité.
Quand ce dernier lui communiqua sa nouvelle tâche pour les jours à venir, il aurait dû exprimer sa fierté d’une façon démonstrative, lui, le plus extraverti de la communauté à qui il fallait souvent rappeler la modération. Mais, il ne broncha pas ! Ainsi, son absence de réaction ne manqua pas de surprendre frère Copper qui, malgré tout, ne fit aucune remarque...