Premières pages CAM
 
Dans mon quartier
 
 
Vous voyez cette maison mauve, avec sa treille horizontale courant sur la façade ? Dans l’Impasse des Lauriers, c’est une de celles que je préfère. Pas à cause du rez-de-chaussée, non, au rez-de-chaussée l’homme et la femme m’ont souvent donné la chasse avec une grande détermination ; à cause du premier étage où dort la petite Nelly.
La première fois, c'était un soir d'été. J'avais grimpé sans bruit sur la treille et je progressais silencieusement le long de la maison, quand je ressentis des ondes humaines de tristesse, presque de désespoir. L’homme et la femme prenaient le frais en bas, devant leur porte. Je redoublai de précaution et m'approchai d'une fenêtre entrouverte d'où me parvenaient à présent des sanglots étouffés. Un bond, et me voilà sur l'appui de ciment. Je renifle l'ouverture. Effluves sucrés d'enfant. Deux ou trois coups de patte, un saut sur le plancher. Je la vois. Elle est sur le côté, les yeux fermés. Elle pleure. De petits soubresauts. Je m'approche encore. Encore. Elle ouvre les yeux. Je la regarde. Elle me regarde. Elle tend la main : « Chat ».
Je suis couché contre elle. Au creux de ses bras. Mes moustaches la frôlent. Elle sanglote. Je me pelotonne. Je ronronne. La nuit est tombée. « Chat ». Elle se calme. Elle s'endort en me serrant. C'est chaud. Il fait bon. Le grand tilleul se balance.
Aïe ! Un bruit. On monte. C'est l'homme. Il approche. Je saute sous le lit. Il est là. Je vois ses pieds. Il ferme la fenêtre, reste un moment sur place, puis repart. Un petit claquement : la porte s’est refermée. Me voilà prisonnier. Prisonnier.
Nelly me cherche. Elle passe la main sous le lit. Elle est à quatre pattes. Nos museaux se rencontrent. J'ai peur. Mais elle me prend dans ses bras...Le jour est sur le point d'éclairer l'horizon. Je suis toujours là. J'ai raté l'heure des criquets, raté l'heure des mulots, vais-je rater l'heure des oiseaux ? Ma queue fouette le drap. Nelly soupire. Je saute sur le tapis. Peut-être qu'en tirant avec une griffe... Non. L'autre... Pas davantage. Miauler ? Attention, l'homme n'est pas loin. Essayer encore. Crac. Crac.
Nelly m'a vu, elle a rouvert la fenêtre. J'ai bondi. La lavande sent bon. Il y a un peu de rosée. Gentille Nelly. Elle est retournée se coucher. Je la devine. Je crois que je l'entends...
Je reviens presque tous les soirs. Nelly s'arrête alors de pleurer. On croit que les chats ne comprennent rien, mais ils comprennent les larmes : ils savent les sécher.
Dans la journée, même si je suis occupé à trouver de l'ombre, à guetter les lézards du mur de madame Fauburge, même si je perds de vue les hirondelles, je m'arrange toujours pour grimper sur le vieux figuier derrière le garage. Nelly est accroupie. Elle observe les fourmis. La femme passe la tête de temps à autre. Ondes humaines pas très câlines. Mais je surveille.
Un jour, j'ai entendu claquer une portière. Nelly a couru. « Papa ». Elle est partie très vite.
Je monte par la treille. Son lit est là. Ses poupées. C'est vrai que les chats ne peuvent pas tout comprendre. Mais je sais qu'elle reviendra. Alors je garde pour elle tout plein de ronronnements.