Premières pages BR
 
 
 
 
 
SAINT-DENIS
 Automne 1265
 
 
L’aube était proche.
Dans les enclos de la seigneurie abbatiale, les coqs lancèrent leur concert matinal. En écho, les cloches du monastère carillonnèrent, appelant les moines à chanter les Laudes et à rendre grâces à Dieu pour ce jour naissant. Maître Quentin ouvrit les yeux. Repoussant la courtepointe matelassée qui recouvrait son corps et celui d’Ysolde son épouse, dont seules les pointes de tresses blondes perçaient sous le bonnet de lingerie, il se leva sans bruit, entrouvrant la courtine qui ceignait leur couche. Jetant un coup d’œil par la fenêtre, il discerna sur l’horizon la ligne opaline qui s’étirait, mêlant ça et là ses chaudes coulées d’hydromel à l’obscurité présente.
La journée serait belle.
Cela rassura le maître. Il fit ses signes de croix avec application, remerciant son saint patron, enfila hâtivement ses bottines et ses braies avant de s’engager dans l’escalier extérieur, ses vêtements roulés sous le bras. La cour n’était pas grande. Peu d’artisans cependant pouvaient prétendre en posséder une dans le bourg. Prélevant dans une écuelle de bois, sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, un mélange de suif et de cendres de hêtre, il s’astreint à une toilette sommaire, frottant son corps nu et son visage, du mélange déposé dans sa main. Il se rinça avec l’eau fraîche du cuvier empli depuis la veille, faisant disparaître les dépôts sombres qui zébraient son corps pâle, marbré par l’air piquant de cette matinée d’automne. Après s’être séché d’une brassée de paille, il enfila son bliaud de toile fine sur ses braies et jeta sur ses épaules une pèlerine rouge vif de pure garance achetée chez le teinturier de la rue des moulins de la Courtille. Dans le cellier attenant, sur des rayonnages de bois, des fruits secs de fin d’été : noix, noisettes, châtaignes, mais aussi pommes et poires étaient disposées sur une claie. Il mordit à pleines dents dans la plus belle pomme et disparut dans les ruelles du bourg, quittant la maison par la cour intérieure.  
La ville s’animait avec la montée du jour qui chassait les dernières nuées sombres et une clameur enflait au loin qu’il connaissait bien. Cependant, tout entier à ses pensées, il n’y prêta pas attention.
Remontant la rue Saint-Rémy d’un pas alerte, il franchit le Croult par un petit pont en regard de l’ancien fossé du castellum qui avait été nivelé, longeant sur sa gauche, à quelques trentaines de pieds, l’ancienne fortification  carolingienne qui ceignait la vieille basilique d’alors et derrière laquelle on apercevait les toits de l’infirmerie du monastère.
Quelques minutes plus tard, il déboucha sur la place fermée, délimitée à sa droite par les églises funéraires dont une bonne part datait de l’époque carolingienne et la basilique à sa gauche. Ce chapelet d’églises respectait une disposition en arc de cercle. Toute personne recherchée qui s’y réfugiait était protégée par l’église, ne pouvant être arrêtée tant qu’elle y séjournait.
La rue, pavée de galets, surprenait toujours le maître, peu habitué à cet excès de luxe. Il était vrai que le bourg en avait les moyens, tant la richesse amassée par la basilique royale était grande.
Ce n’était pas sans avantage quand, ailleurs, des pluies violentes transformaient les chemins de terre en torrents boueux qu’il fallait enjamber. Comme chaque jour, il s’arrêta quelques instants devant le portail nord de l’édifice.
Les bâtisseurs étaient déjà à pied d’œuvre, s’apprêtant à entamer leur dure journée, sous la directive de ce maître-bâtisseur champenois dont tout Saint-Denis parlait, tant son impressionnante stature et ses colères proverbiales l’avaient rendu célèbre, bien plus encore que son immense talent mis à la disposition de l’abbé de Saint-Denis. Comment pouvait-on, à partir de rien : compas, fil à plomb, truelle, équerre et cordeau réaliser de tels chefs-d’œuvre !
Quelles connaissances des lois de la géométrie fallait-il acquérir pour permettre à un tel monument de s’élancer vers les cieux, défiant les lois de la gravité ! Assurément, cette œuvre colossale défierait le temps, élevée pour les siècles à venir à la gloire de Dieu. Que dire de ce qu’il laisserait à la postérité, lui, Quentin de Chartres, maître-verrier à Saint-Denis !
Des carreaux de verre multicolores demandant pour les travailler un matériel intransportable et des matières premières parfois bien difficiles à se procurer que l’on faisait venir, comme le cobalt, à grands frais, d’Europe centrale. Un matériau fragile qu’une pierre adroitement lancée pouvait casser à tout instant !
Les premières lueurs du jour commençaient à éclairer le portail. Quentin s’en approcha, scrutant dans ses moindres détails, comme il l’avait fait tant de fois, le tympan où un sculpteur zélé avait interprété quelques décennies plus tôt la décollation du saint martyr et de ses deux compagnons.
Une fois de plus, il admira l’unité matérielle de tous ces blocs de pierre qu’on avait fait venir par Seine, de Carrière Saint-Denis, choisi par l’abbé Suger pour la qualité de sa pierre. L’ombre qui s’étirait presque à l’infini sur les figures en relief donnait une vision presque nouvelle du martyr de Saint-Denis, encore en grande partie noyé dans les brumes nocturnes.Les statues des rois de l’Ancien Testament, dans les ébrasements du portail étaient mieux visibles. Les têtes au port altier, légèrement fléchies, prenaient déjà le soleil, comme transfigurées par la connaissance.
Le maître se recula et porta son regard sur la rosace du transept qui surmontait les scènes du martyr. Une fois encore, il s’étonna que les vitraux, quelle que fût leur transparence, ne soient vraiment visibles que de l’intérieur du monument élevé à la gloire de Dieu. De l’extérieur, il était bien difficile de s’imaginer ce que le maître-verrier avait voulu représenter. Mais il eût fallu que la lumière de l’astre vienne de l’intérieur pour illuminer le vitrail et lui restituer sa beauté ! C’était impossible.
L’office s’achevait. Il hâta le pas ne s’attardant pas devant la lourde porte du parvis que l’on venait d’ouvrir. Depuis des mois, la place Panetière était encombrée de blocs de calcaire encore bruts et d’imposants engins de levage attendaient d’être acheminés vers la nef. Les heures étaient rythmées des cris des compagnons bâtisseurs et sculpteurs qui alternaient avec les coups sourds, tout en retenue, des massettes sur la chasse, suivant scrupuleusement la ligne laissée par la pointe à tracer imprégnée d’hématite.
Le travail des bâtisseurs qui débutait ne cesserait qu’avec la venue de la nuit. Le verrier se signa en passant devant la croix du parvis, mais la présence hostile du pilori lui fit baisser la tête, comme un gamin pris en faute.
Comme tous les ans, la foire avait attiré des marchands de toutes les régions de France et même de beaucoup plus loin. Ainsi les Saxons et les Frisons étaient venus vendre leur laine et leurs étoffes contre le vin de l’abbaye, tiré quelques semaines auparavant ou le miel récolté autour de l’ensemble monastique.
Les premiers étals avaient débordé les halles, se mêlant presque avec les compagnons maçons qui n’y trouvaient rien à redire, monnayant un bout de pierre sculptée contre un pichet de cervoise ou d’hydromel quand le temps était lourd et le travail harassant. Devant lui, la masse sombre du Châtelet surmonté de ses tours efflanquées fermait l’accès des halles à la rue Compoise.
Celles-ci s’ébrouaient, parcourues de cris et de rires qui gonflaient de proche en proche. Certains marchands vantaient leurs produits, d’autres apostrophaient les badauds présents, les invitant à faire halte chez eux. Il y avait là des femmes essentiellement et bien peu d’hommes, tous à pied, car ânes et charrettes n’étaient pas autorisés à circuler dans les venelles.
Quentin de Chartres s’engouffra dans la rue du pilori qui délimitait le carré des halles, plein est, passant devant les échoppes des lainiers qui louaient chaque jour en période de foire les étals à l’abbaye. Il dut jouer des coudes pour écarter un groupe de femmes jaugeant la qualité des écheveaux vierges suspendus. Combien d’entre elles pourront confier cette laine à un teinturier de petit teint, pour mettre une couleur à leur futur bliaud ?
Mal à l’aise, maître Quentin accéléra le pas, s’assurant que personne ne pouvait le reconnaître et il rabattit sur son front sa pèlerine passée dans les mains autorisées d’un teinturier de grand-teint. Il prit sur la droite la sente de la mercerie qui débouchait sur l’étroit chemin des orfèvres. Son cœur battait à tout rompre.  
Allait-il trouver ce qu’on lui avait promis ? Sa quête avait-elle un sens ?
Il en douta soudain et son pas se fit pesant. Qu’était-il venu faire ici plutôt que de travailler et travailler encore à la réalisation de ses vitraux ? Il y avait dans tous les étals des croix serties, des ostensoirs délicatement ciselés, des cabochons de pierres précieuses assemblées, mais aussi d’imposants surtouts et des hanaps de toutes formes, certains très purs, d’autres travaillés à l’extrême et surmontés d’un couvercle rabattable.     Une voix puissante à l’accent étranger l’interpella et mit fin à ses songes. Un homme au teint mat barrait le passage, le dominant d’une demi-tête, arborant un sourire éclatant. Vêtu d’une tunique bigarrée en face de  laquelle la pèlerine du verrier avait piètre allure. II portait une barbiche taillée en pointe, parfaitement ordonnée et un turban immaculé lui masquait les cheveux.
— Seigneur Quentin. Vous voilà ! Cela fait plusieurs jours que je vous attendais… Avez-vous oublié ce que vous m’aviez demandé ?
La voix était chaleureuse, le sourire franc. En le saluant, le maître-verrier se plut à imaginer la terre d’où il venait. Les routes terrestres et maritimes empruntées avec le risque d’être détroussé par des pirates ou des brigands ! Des contrées lointaines situées bien au-delà des terres délimitées par le Tigre et l’Euphrate. Une région pour lui inconnue, où l’on devait se rendre en bateau, où le fleuve qui la traversait s’écoulait, disait-on, sur une longueur proche de 1300 lieues. Comment imaginer cela ! Combien de semaines ou mois mettait-il pour venir jusqu’à lui ?
 Le marchand le prit par l’épaule et l’attira vers son échoppe. Un groupe de bourgeois y tenait une conversation animée devant quelques pierres serties dont ils négociaient le prix avec un jeune homme, probablement son fils.  
L’orfèvre, accompagné du verrier, passa derrière l’ouvroir où étaient présentées les gemmes et se dirigea vers une malle de bois incrustée, munie d’une serrure à coffre. II y introduisit plusieurs clés suspendues à son cou, actionnant un à un les mécanismes retenant le couvercle. Maître Quentin ne respirait qu’à peine, suspendu aux gestes précis de l’homme penché sur la malle. Ménageant ses effets, l’orfèvre sortit d’un petit écrin de cuir de Cordoue, deux bourses patinées qu’il emporta avec lui, pour les poser sur un présentoir.  
 — Allons  ami, ne traînons pas et voyons plutôt ce que vous m’apportez.
L’orfèvre en avait décidé autrement. Il prit le temps d’offrir un siège à son invité et de lui proposer une boisson chaude que le verrier déclina. Alors seulement, il délia les cordons qui retenaient les bourses et en sortit avec cérémonie des pierres du bleu le plus pur, qu’il étala sur le présentoir du plat de la main comme un prestidigitateur l’aurait fait d’un simple mouvement de poignet.
Quentin en eut le souffle coupé. Il y avait là bien plus qu’il n’aurait pu espérer. Ses connaissances lui permirent de reconnaître au premier coup d’œil des petits blocs de lapis-lazuli, des aigues-marines qui, selon Pline, reproduisaient le vert de la mer dans toute sa pureté et aussi quelques saphirs bruts qui, réfractant la lumière présente, lançaient des éclairs outremer sur le présentoir sombre.
Le plus difficile restait à faire. Monnayer le trésor qu’il avait devant les yeux pour essayer d’en tirer le meilleur prix. Il savait que la discussion serait âpre et que le marchand, maintenant, ne lui ferait aucun cadeau.
— Combien pour l’ensemble ?
Il s’était efforcé de garder un timbre de voix calme, professionnel, bien qu’il ne fût pas certain d’y être parvenu, seule manière de montrer qu’il n’était pas trop intéressé. Mais son vis-à-vis serait-il dupe ? Il en doutait. Le sourire conquérant de l’orfèvre le renforça dans ses doutes.
— Savez-vous seigneur Quentin que cette pierre vaut à elle toute seule trois fois le prix de l’or… murmura-t-il en désignant le bloc de lapis-lazuli dont le fil de pyrite qui courait dans ses veines lançait des reflets d’or.    
Le verrier le savait parfaitement. Il y avait là une fortune en argent, peut-être plus qu’il ne pourrait jamais payer. Les offices du milieu du jour venaient de sonner quand l’accord fut conclu.
Quentin dénoua les deux cordons de cuir qui tenaient son aumônière à son ceinturon et déposa un à un sur le présentoir 35 livres parisis. Une fortune ! Deux mois de travail intensif quand les commandes affluaient. Beaucoup plus que la rente qu’il versait chaque année à l’abbaye depuis qu’en 1186 celle-ci avait exempté les habitants du bourg de la tolde et de la taille. Le prix de deux chevaux !  
Qu’avait-il fait là ?
Qui était-il pour commettre pareil péché d’orgueil ?
Il eut beau se raisonner, se dire que tout ce qu’il tentait n’était que pour la gloire de Dieu, une voix intérieure le hantait et fragilisait sa décision. Mais l’heure n’était plus aux regrets. Le verrier eut bien du mal à se frayer un passage pour regagner sa demeure.                                                        
Ce vendredi, jour de marché, la place devenue déjà trop petite pour accueillir les artisans travaillant sur la basilique et la foire de Saint-Denis recevait d’autres commerçants. Les potiers et les merciers se mêlaient aux panetiers dont les miches dorées sur les ouvroirs libéraient leurs effluves. Sans oublier les pèlerins qui quittaient la basilique, la messe terminée et les colporteurs. Les mendiants profitaient aussi de ces journées pour amasser quelques deniers vite gagnés.  
En passant devant la taverne le Pot d’Étain, il fut interpellé par un trio de verriers lorrains qui, le reconnaissant, l’incitait à les rejoindre. Quentin déclina l’invitation, pressé d’être chez lui.
 — J’ai laissé mon apprenti seul et je dois surveiller son travail, prétexta-t-il.
 — Prenez garde qu’il ne prenne votre place ! On ne vous voit plus guère ces temps-ci sur l’édifice abbatial, rétorqua un jeune verrier en éclatant de rire. L’insolent, un dénommé Thibault, travaillait à Saint-Denis depuis quelques mois et sa réputation l’avait précédé.
Il dessinait sur le verre des personnages d’une grande finesse et s’était vu confier par le maître d’ouvrage, l’abbé Matthieu de Vendôme, de nombreuses verrières. Des rires accueillirent ces propos, mais que pouvait dire Quentin ? Il négligeait son travail en effet et sa présence sur l’abbaye se faisait rare.
Il poursuivit sa route. Quelques pas plus loin, les joyeux compères apostrophèrent l’aubergiste.  
 — Tavernier, ressers-nous quelques pintes de ton excellente cervoise et prends garde cette fois-ci à nous verser la bonne mesure !
Ces propos firent sourire le maître. Chaque année, au lendemain de l’ascension, quatre sergents de l’abbaye circulaient chez les cabaretiers du bourg pour vérifier avec un singulier objet, l’ongle de griffon, la mesure exacte de leur pinte. Quentin se souvenait parfaitement avoir assisté quelques années plus tôt à cette cérémonie. L’ongle de griffon, créature fantastique, n’était qu’une simple corne de bison montée sur cuivre et solidarisée à un socle par une patte de griffon à quatre serres, cérémonieusement transportée par les représentants de la loi chez les cabaretiers. La corne remplie marquait l’exacte mesure de la pinte de Saint-Denis, telle qu’en avaient décidé les abbés de la ville. Ces souvenirs lui firent jeter un coup d’œil sur la porte sud de l’entrée principale de l’abbatiale où reposait, fixée au sol, une table avec cinq récipients. Les mesures étalons pour le sel, les céréales et la guède qui se vendait quelques pas plus loin à la place aux  Guèdes et une unité de mesure taillée sur le mur correspondant à une aune.
Une file d’acheteurs et de vendeurs y effectuait les contrôles indispensables avant toute transaction définitive.
Quentin  ne s’attarda pas. La rue Saint-Rémy, bordée d’arbres et déjà en lisière du domaine boisé de l’abbaye, lui dispensa un peu de fraîcheur. Le Croult en cet endroit prenait de la vitesse après avoir alimenté en amont le moulin à blé Choisel. L’eau ici était claire, car aucun mégisseur, tanneur, pelletier ou autre sueur et cordouanier ne venait la souiller. Les rayons du soleil jouaient à cache-cache sur l’onde transparente, réfléchissant les éclats de soleil dans les yeux du verrier. Quentin abordait la ruelle où il travaillait et vivait avec sa famille et qu’on avait coutume de nommer « derrière le petit moulin », faute de repères plus précis ! En rentrant chez lui, pour la première fois depuis des années, le verrier n’eut pas un regard pour son épouse qui vaquait à ses occupations, ni ses deux jeunes filles, Isabelle et Perrine, dont la blondeur était en tous points comparable à celle de leur mère et qui s’exerçaient au métier à tisser dans la pièce principale. Comme un conspirateur, il fila dans son atelier attenant à la cour, sans avoir prononcé un seul mot et où son aide Bernard travaillait déjà depuis le petit jour avec son apprenti.