Premières pages ADD
 
PROLOGUE
 
À présent, la maison est déserte. Par la baie vitrée du rez- de-chaussée, j’aperçois la pelouse qui court négligemment jusqu’à l’abîme vertigineux du Cap Sauvageon. J’entends, tout en bas de la falaise, l’océan qui gronde. Un instant sus- pendues au-dessus du vide, les mouettes lancent, sous les nuages gris, leurs cris effrayants. Le vent siffle. Le toit craque. Posé sur le guéridon, caché derrière une pile de livres, je ne peux que scruter la pénombre. J’ai peur.
Cela fait maintenant plus de vingt jours que le Professeur a disparu. Quand je l’ai vu passer devant moi pour la dernière fois, il n’avait pris avec lui aucun des objets qu’il aime, ce qui ne lui arrive absolument jamais.
Une femme était venue le chercher, et il s’était levé tranquil- lement pour la suivre. Sa voiture était garée sous les premiers grands arbres, là où s’arrête l’allée, et ils s’y sont engouffrés. Pendant tout le temps où il a marché sur le gazon, au bras de la dame, j’ai ressenti comme un étrange malaise. Son pas, lent, égal, mécanique, faisait penser à celui d’un automate. Sa tête, rigoureusement droite et rigide, fixait un point inac- cessible, au-delà de l’horizon. Son souffle, sonore, paisible, régulier, était en tout point semblable à celui qu’il émet à travers le couloir de l’étage, la nuit, pendant son sommeil ;
ou à celui qu’il produit quand il lui prend de céder à une sieste impromptue sur le canapé du séjour.
Oui, c’est tout à fait ça : le Professeur paraissait dormir en marchant.
Serait-il brusquement tombé malade ? À son âge, ce ne se- rait pas bon signe. Sa santé, ces jours derniers, m’a pourtant semblé tout à fait normale. Je me serais aperçu de quelque chose, tout de même !
Ne serait-ce pas plutôt un enlèvement ? Un homme comme lui, solitaire, inoccupé, habitant une demeure iso- lée, coincée entre un bois sombre et une falaise vertigineuse, voilà en effet une proie facile. Mais pour quoi faire ? Pour le voler ? Non, sa fortune est bien trop modeste, maintenant, pour attirer qui que ce soit. Le seul bien qui lui reste, c’est sa maison. Et une maison, ça ne s’emporte pas.
Serait-ce une vengeance, alors ? Parmi tous les gens qu’il a caricaturés, vexés, ridiculisés parfois, durant toutes ces années, dans sa chronique satirique de « l’Écho du Large », il y en aurait deux ou trois douzaines qui lui en voudraient à mort, que ça ne m’étonnerait pas. Fort heureusement, ces articles étant signés d’un pseudonyme, « Maître Judoko », la véritable identité du chroniqueur n’est connue que du seul propriétaire de la gazette. Pourquoi celui-ci jouerait-il contre son propre intérêt en tuant la poule aux œufs d’or ?
Non, décidément, je ne comprends absolument pas pour- quoi le Professeur est parti avec cette femme en nous laissant tous là, nous, pauvres objets inanimés, dans cette maison lugubre et sans vie.