Premières pages AN-LP
 
 
PROLOGUE
 
L'Ile de La Réunion s'offrait dans toute sa splendeur. Les cimes et les cirques verdoyants qui s’étalaient à perte de vue donnaient le vertige.
 
Les flots bleutés réfléchissaient les teintes nuancées du ciel qui se miraient dans l'océan limpide. La barrière de corail s'affichait en perles d'écume et les alizés s'engouffraient dans les tamarins.
 
Cette île aux couleurs du paradis cachait pourtant dans sa mémoire un douloureux souvenir qui s'estompait avec le temps, mais qui demeurait tout de même à fleur de cœur, à fleur de l'âme brisée à tout jamais.
 
J'étais venue ici pour l'écouter me raconter son passé. Allait-elle me faire confiance et me livrer la souffrance et le tourment de tout un peuple arraché à ses racines par un oppresseur convaincu de sa supériorité ?
 
Je me posais la question devant cette montagne sortie d'un puits sans fond, coloriée par les ombres et les rayons du soleil. Le "Piton d'Anchaing" avait reçu le nom d'un esclave qui, selon la légende, s'était transformé en papangue, rapace endémique de l'île, pour échapper à la cruauté des hommes. Je sentais qu'Anchaing m'attendait pour me confier la misère de son existence.
 
Soudain,  j’entendis un sifflement, je levai les yeux et aperçus justement un papangue qui tournoyait au-dessus de ma tête. Il virevoltait au-dessus du pic, plongeait dans les vallées embrumées et s’élançait de nouveau vers les cieux ensoleillés.  Il était magnifique, ses belles couleurs chatoyaient dans le ciel.
 
Il décrivit de grands arcs de cercle et se posa sur un rocher tout près de moi. Ses prunelles jaunes au regard perçant lançaient des éclairs et me regardaient droit dans les yeux. Je retins mon souffle sans oser bouger. Il étendit ses grandes ailes et les replia. Puis, il ouvrit son bec et dit :
 
- Je suis Anchaing, je vais te raconter mon histoire.
 
 
 
CHAPITRE 1
 
Les flamboyants fleurissaient. Leurs bouquets écarlates tentaient d'illuminer le ciel maussade. La saison des pluies s'annonçait avec quelques semaines d'avance. Les hommes revenaient de la pêche et leurs pirogues remplies de poissons étaient lourdes à manœuvrer.
 
Le séchage des espadons, marlins bleus, thons, barracudas, se faisait directement sur la plage de M'Bour, port de pêche sénégalais à 8 kilomètres au sud de Saly, répandant une odeur forte et insupportable.
 
Abdou se félicitait de sa journée. Il rapportait du poisson à la maison et sa femme Bincta allait cuisiner un bon repas pour le soir. Mariés depuis deux ans, ils s'étaient installés pendant quelques mois chez les parents de Bincta puis Abdou avait offert un foyer à son épouse pour abriter leur amour. Les jours s'écoulaient paisiblement, toujours pareils. Mais Bincta tremblait lorsque son mari partait en mer. Lors des grosses tempêtes, l'océan se déchaînait, avalant les esquifs dans ses rouleaux dévastateurs.
 
Un soir, ils décidèrent de rendre visite à la mère d'Abdou. Son mari était mort l'année passée. Bincta emporta un poisson qu'elle venait de cuire ainsi qu'un bol de to. L'après-midi, elle avait pilé le mil. La farine obtenue jetée dans l'eau bouillante donnait une sorte de pâte, le to. Au retour, la nuit commençait à tomber. Ils habitaient un petit village près de M'Bour. Le soleil se couchait et la boule de feu s'enlisait doucement dans l'antre noir de l'océan.
 
Soudain, Abdou s'arrêta et lâcha la main de Bincta.
 
- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, inquiète.
- Chut !
 
Ils écoutèrent tous les deux, puis Abdou se remit en marche.
 
- J'ai cru entendre un bruit dans les broussailles. Peut-être un animal ?
- J'ai peur, dit Bincta.
- Ne crains rien, nous sommes presque arrivés.
 
Quelques minutes plus tard, Abdou s'immobilisa de nouveau. Cette fois, le bruissement paraissait plus près, plus fort, comme des pas dans la nuit.
 
Abdou chuchota :
 
- Viens, nous allons courir jusqu'à la maison. Tu es prête ?
- Oui.
 
Ils s'élancèrent mais furent stoppés net par six ou sept hommes qui sortirent des taillis comme des fous et se jetèrent sur eux.
 
Abdou cria :
 
- Bincta, sauve-toi, vite.
 
Mais Bincta ne pouvait plus bouger. Deux hommes la tenaient solidement tandis qu'un autre lui liait les mains et la bâillonnait. Elle se débattit de toutes ses forces, donnant des coups de pied dans les jambes de ses agresseurs.
 
Pendant ce temps, Abdou essayait d'échapper à ceux qui s'agrippaient à lui. Il réussit à en mettre un à terre, mais les autres revinrent à la charge et il se retrouva ligoté comme sa femme. Ils furent traînés puis portés sur des kilomètres. Lorsque leurs yeux se croisaient, ils échangeaient des regards affolés, désespérés.
 
Ils arrivèrent près d'un rivage où une barque les attendait. On les poussa et ils tombèrent au fond de l'embarcation. Il faisait nuit mais ils purent distinguer de nombreuses personnes gisant déjà près d'eux. Ils naviguèrent quelque temps et accostèrent sur une terre inconnue.
 
Des hommes les firent descendre du bateau et les placèrent en file indienne. Ils furent reliés deux à deux par des fourches en bois rivées autour de leur cou. De lourdes chaînes ceignaient leurs mains. Les kidnappeurs étaient noirs. Abdou n'en revenait pas. Comment des noirs pouvaient-ils s'attaquer à d'autres noirs ?
 
Ils restèrent ainsi toute la nuit. Enchaînés, ils ne pouvaient ni bouger, ni parler. Au petit matin, les gardiens leur adressèrent la parole.
 
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